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Le Rivage des Syrtes, de Julien Gracq

Quelques temps après La Littérature à l’estomac, ce pamphlet où il s’oppose violemment à la marchandisation de la littérature, Julien Gracq revient au roman avec Le Rivage des Syrtes.

Profondément en rupture avec la production de l’époque (qui se peuplait de romans existentialistes), cette histoire de la principauté d’Orsenna, une civilisation déclinante reproduisant sur le ton du mythe la montée du nazisme et la drôle de guerre.

Julien Gracq en 1951L’ouvrage est publié le 25 septembre 1951. Très vite, il attire les regards des lecteurs et de la critique. On lui prévoit les plus grands prix littéraires. Fidèle à sa vision de la littérature, Julien Gracq intervient dans la presse. Au Figaro Littéraire, tout d’abord, il dit qu’ « après avoir sérieusement détourné peut-être quelques jeunes (peu nombreux, qu’on se rassure) de la conquête des prix littéraires, [il ne] songe maintenant [pas] à la dérobée à [se] servir ». Il est donc « aussi résolument que possible, non candidat » au Goncourt (qu’on lui prédit), ni à aucun autre prix. Il affirme même, à qui veut l’entendre, qu’il refusera le prix s’il lui est attribué.

Notre exemplaireLe 3 décembre, l’Académie Goncourt annonce que Le Rivage des Syrtes décroche le précieux prix, dès le premier tour de scrutin (avec 6 voix contre 3). Conformément à ses déclarations, Julien Gracq annonce qu’il le refuse.

Devant le succès du roman (également lié à cette affaire), un deuxième tirage du roman doit fait par les éditions José Corti, moins d’un mois et demi après la première édition ! Les premiers exemplaires de ce tirage sont datés du 5 décembre, et la plupart, du 8 décembre (c’est d’ailleurs un tel exemplaire que la librairie vient de mettre en vente).

Le plus important, c’est que cette oeuvre majeure ait trouvé un public, et qu’un bon nombre de lecteur ait pu, à travers ce roman, découvrir la plume de l’un des plus grands écrivains de son siècle.

Un écrivain de la mer : Édouard Peisson

Joli arrivage dans les câles de la librairie que ce bel ensemble de romans d’Édouard Peisson !

Peisson-1Édouard Peisson (Marseille 1896 / Ventabren 1963) est un écrivain trop peu connu du grand public. Bénéficiant d’une aura certaine chez les lecteurs d’aventures maritimes, il est quasiment inconnu du grand public (seuls quelques romans sont encore disponibles, malgré le grand nombre de romans écrits, et malgré « Le Voyage d’Edgar », qui fut le livre de lecture de toute une génération d’écoliers !).

20171212_112239Des promenades faites sur le Vieux-Port, avec son père et son grand-père, il gardera une véritable envie de mer. Dès qu’il le peut (à 18 ans), il s’embarque et commence sa carrière de marin de commerce.

20171212_112251Mais en 1923, c’est la crise dans le métier, et Édouard Peisson se retrouve débarqué. Il ne naviguera plus jamais. Il se lance alors dans une carrière d’écrivain, afin de retrouver (et de transmettre) ses sensations maritimes. Peu à peu, il se fait un nom dans le milieu, consacrant, chose rare, la quasi entièreté de son oeuvre à la marine marchande.

20171212_112316Ses personnages, forts et humains, racontent leur vie à bord des bateaux. Dans un style direct, sombre, presque sec, il mène ses livres comme on mène un navire : à bon port ! Son style dépouillé, cherchant toujours à ne dire que l’essentiel, reste l’une des grandes marques de fabrique de cet écrivain que l’on a parfois comparé à Joseph Conrad.

20171212_112304La librairie vient donc de rentrer une quinzaine de ses romans, tous chez Grasset, et tous dans un bel état.

Dans les jours qui viennent, ils arriveront à la vente ! Surveillez donc par ici. Et bon voyage !

D, comme … « Le Neveu de Rameau » de Denis Diderot

Je vais essayer de ne pas vous faire fuir tout de suite, malgré l’aspect parfois poussiéreux que l’on veut bien prêter aux classiques… Car ce serait une chose bien dommage : ce texte est proprement prodigieux !

1315609-Portrait_de_Diderot_par_GarandMa première lecture d’une oeuvre de Denis Diderot était tardive, en classe de philosophie, à l’Université. Je n’avais pas eu la chance d’avoir à me frotter à ses textes avant, au lycée, et c’est bien dommage.

Mais c’est tant mieux : le choc n’en a été que plus grand.

Ce premier texte, c’était « Le Rêve de d’Alembert », lu pour le cours d’épistémologie de ma première année de fac, je pense. Et là, je me suis dit : « On peut aussi philosopher comme ça ??? » La manière était drôle, avec parfois des allusions sexuelles à peine masquées, et une force dans le propos philosophique, une vision matérialiste absolue et fascinante !

J’enchaînais alors avec « Le Neveu de Rameau ».

Ce dialogue, cette satire à la Horace, mets en scène deux personnages : Lui et Moi. Moi, c’est supposé être Denis Diderot lui-même, se promenant de ci de là, et tombant par hasard sur Lui, supposé être le neveu de ce grand compositeur français, Jean-Philippe Rameau. Ce dernier ayant pour tendance de flatter les puissants en disant tout ce qu’ils veulent entendre, dont parfois du mal de son interlocuteur actuel, une discussion vive s’engage entre eux, qui tourne vite à la question morale par excellence : pourquoi faire le Bien ?

Mais le texte joue avec les codes classiques d’un tel dialogue, car nous pouvons voir dans chacun des points de vue déployés à la fois un jeu d’écriture, et Denis Diderot lui-même ! Car est présent, en fait : Denis Diderot l’homme, plus Denis Diderot l’écrivain mettant en scène ce texte, plus Denis Diderot tel qu’il se représente certainement sous les traits de Moi, plus Denis Diderot dans ce qu’il mets de sa propre jeunesse dans les caractéristiques de Lui ! Ce texte est un véritable jeu de miroir… qui essaie, par le discours que tient Lui, d’exposer que nous vivons dans un jeu de miroirs !…

Vertige des mots et plaisir du texte, je dois dire que ce livre m’a profondément marqué.

Une phrase, notamment… Lui fait remarquer à Moi la vacuité des relations humaines, et Moi est horrifié  (un peu comme les deux interlocuteurs dans Le Paradoxe sur le Comédien, quand l’un des deux fait découvrir à l’autre l’envers de la dispute qui a lieu sur la scène). Lui explique alors qu’ « On est dédommagé de la perte de son innocence par la perte de ses préjugés ».

Je vous laisse sur cette phrase, et, j’espère, sur l’envie de lire ce livre !

NB : À noter qu’il y a peu, Adèle Van Reeth, dans « Les Chemins de la philosophie » (sur France Culture), avait consacré tout une semaine aux « Lumières en dialogues ». Y furent abordés : la Correspondance de Voltaire, les Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle, les Lettres Persanes de Montesquieu… et Le Neveu de Rameau, justement. C’est ici :

 

Calendrier de l’Avent de la librairie, Jour 23 : Scream Test, de Grégoire Hervier

Voici Le Prix du danger, de Robert Sheckley, dans une version plus âpre et plus moderne…

screamtestÀ Los Angeles, voici une télé-réalité d’un nouveau genre. The Last One est une émission diffusée uniquement sur le net. Ses sept participants ont été recrutés à la sortie de castings qu’ils avaient ratés, par des inconnus. Les caméras ont été acheté sous de faux noms. Les comptes et autres sociétés furent créés avec écrans de fumée et prête noms. Les adresses IP de diffusions sont mouvantes et impossible à remonter.

Pourquoi tant de précautions ?

Parce que tous les jours, il y a un candidat éliminé, soit. Mais éliminé pour de vrai : il est abattu en direct.

La connexion au site est payante, les votes sont payants, et les organisateurs se remplissent les poches, surfant sur le goût du morbide et l’impression d’impunité des votants et ds voyeurs.

La course est lancée, pour sauver ceux qui peuvent encore l’être. Mais l’enquête est difficile, et le FBI et le LAPD se tirent dans les pattes pour être ceux qui démantèleront l’organisation derrière le site.

Un roman explosif et dérangeant, parce qu’on sait bien qu’un tel site aurait un succès phénoménal…

Calendrier de l’Avent de la Librairie, Jour 22 : Notre Corps, nous-mêmes

Parce que plus que jamais, hélas, il y a encore besoin de parler du droit des femmes à disposer d’elles-mêmes.

Parce que plus que jamais, hélas, des politiques, avec des vues électoralistes, veulent peu à peu grignoter ces droits, partout dans le monde. Même en Europe. Même en France.

notrecorpsCe livre, publié en France en 1977, n’a rien d’un manifeste. Je veux dire, dans ses pages, vous ne trouverez aucun discours politique ni aucune méthode pour fabriquer des banderoles.

Par contre, ce qu’il contient, c’est une libération par le savoir.

À partir de 1969, à Boston, un collectif de femmes se réunit pour échanger sur elles et sur leur vie. Un constat alarmant se fait alors jour, celui de leur ignorance vis à vis de ce qui se joue dans leur propre corps, lié souvent à des expériences plutôt négatives avec les médecins de l’époque.

Ce groupe de Boston décide alors d’effectuer elles-mêmes les recherches nécessaires, et de diffuser l’ensemble des réponses à tous ceux, et surtout toutes celles, qui le désirent. Simples polycopiés dans un premier temps, qui se passe de main en main, l’ouvrage grossit et se voit bientôt édité.

La traduction française suit un peu la même philosophie : c’est un groupe de femmes qui va mettre la main sur une copie de l’ouvrage, et qui va se mettre, collectivement, à le traduire et à l’adapter. Puis à le diffuser sous forme de polycopiés. Et, en 1977, c’est Albin Michel qui le publie pour la France.

Juste une anecdote personnelle, maintenant. Ce titre m’a fait me souvenir d’un T-shirt aperçu sur internet il y a quelques années maintenant. Il était destiné aux pères, et disait plus ou moins ceci :

RULES TO DATE MY DAUGHTER

Rule 1 : You don’t make the rules.

Rule 2 : I don’t make the rules.

Rule 3 : Her body, her rules.

À bon entendeur…

Calendrier de l’Avent de la librairie, Jour 20 : Les Flammes de la nuit, de Michel Pagel

Attention : Chef-d’oeuvre !

flammesDans le royaume de Fuinör, la princesse Rowena vient de naître. Bon, oui, la reine est morte en couche, mais cela arrive, c’est même presque de l’ordre de la tradition…

Ordre. Tradition. Deux mots qui définissent bien ce royaume encroûté dans les coutumes.

Mais quand la septième fée se penche sur le berceau de la nouveau née, elle offre à la jeune princesse ce qu’aucune femme du royaume n’avait eu la chance d’obtenir : l’intelligence.

Le royaume de Fuinör s’en trouvera changé à jamais.

Commençant comme un conte merveilleux, ou comme un livre classique de fantasy, ce long roman va peu à peu s’installer dans la réalité, jusqu’à adopter les codes du roman historique. La jeune princesse s’ouvre au monde, rendant peu à peu le royaume à  sa réalité, comme une magnifique métaphore de l’émancipation.

Une lecture diablement intelligente, et qui se dévore !

Calendrier de l’Avent de la librairie, Jour 10 : La Mort peut danser, de Jean-Marc Ligny

Encore un roman fantastique (vous verrez, c’est une de mes obsessions…)

denoel-pdfa35Nous sommes en Irlande, en 1181. La chrétienté a décidé de faire table rase des anciennes croyances et d’imposer, par la force, le Sauveur et sa cohorte écclésiastique. Sur la partie supérieure des pierres levées est sculptée une croix, les Esprits des anciens temps sont remplacés par les Saints, et les tenants des dieux païens sont chassées. Les prophétesses sont même brûlées comme sorcières…

Nous sommes en Irlande, en 1981. Un groupe de folk, composé d’un homme et d’une femme à la voix magnifique, donne des concerts au retentissement de plus en plus important. Leur nom ? La Mort peut danser.

Et si tout était lié ?…

Basé sur l’histoire du groupe Dead Can Dance, mêlé aux légendes celtiques et à l’histoire de la chrétienté en Europe, ce roman renouvelle magnifiquement l’un des thèmes les plus rabaché de la littérature fantastique, en lui donnant une fraîcheur et une intelligence folle !

Calendrier de l’Avent, Jour 6 : Le Bonheur, essai sur la Joie, de Robert Misrahi

La philosophie n’est pas ce qu’on dit d’elle, généralement : une discipline qui serait déconnectée du monde et de la vie.

Tout au contraire, son véritable but, c’est d’aider à vivre.

Et ce livre de Robert Mirsahi le montre une fois de plus.

Le BonheurGrand spécialiste de Spinoza, ami et élève de Sartre, Robert Misrahi a toujours placé au centre de sa réflexion la recherche des conditions même d’unevie heureuse, véritablement. Interrogeant ici les Éthiques (d’Aristote et de Spinoza, principalement), essaie d’articuler le désir avec la vie heureuse, l’existence et la joie.

Le texte est lumineux, reste simple sans jamais être simpliste, et ouvre des perspectives de vie à qui veut bien s’y arrêter quelques minutes…

Calendrier de l’Avent de la librairie, Jour 4 : Les Trois Chemins, de Lewis Trondheim et Sergio Garcia

Voila une bande dessinée pas comme les autres.

Dans la droite ligne de l’OuLiPo et de ses jeux textuels (vous savez, George Perec qui écrit tout un roman sans E ou Raymond Queneau qui met en place un livre pour produire cent mille milliards de poèmes…), quelques auteurs de BD, dont Lewis Trondheim, ont voulu adapter ces procédés à leur art. Et cet album-ci en est une grande réussite !

troischeminsAu début de l’album, trois chemins. Sur l’un, un milliardaire et son accolyte, sur le deuxième, une petite fille, et sur le dernier, un robot.

À vous de choisir qui vous voulez suivre !

pageEt tout au long de l’histoire, les chemins se croisent, les personnages interagissent, et vous, lecteur, vous devez vous décider : vous continuer à suivre le personnage que vous aviez choisi, ou vous accompagnez maintenant celui croisé ?

C’est drôle, sympathique, et incroyablement bien fait…

À découvrir et faire découvrir !

Calendrier de l’Avent de la librairie, Jour 3 : La Bretagne, par Albert Robida

Ce livre de périgrination en Bretagne est le premier des cinq volumes qu’Albert Robida va consacrer à la « Vieille France » et ses provinces (suivront la Touraine, la Normandie, la Provence et Paris).

vieille-france-bretagneParcourant la région, Albert Robida va nous fournir une sorte de reportage, en texte et dessins, sur tout ce qui arrêta son attention : les pierres et l’humain. Maisons à colombage, calvaires, enclos paroissiaux, villes moyen-âgeuses aux ruelles étroites, voila ce qui arrête et fascine l’auteur. Mais toujours dans un rapport très étroit avec les habitants de ces lieux.

Son petit-fils, Michel Robida, commente d’ailleurs : « Je ne connais pas de lui une seule vision de campagne qui ne soit ramenée aux proportions humaines par la présence d’un hameau, d’une ferme, d’un moulin, à tout le moins d’une carriole bâchée de toile ; seule la forêt peut se passer pour lui de toute figuration. »

Quelques pages sont même consacrées à Montfort (dans lesquelles il raconte la légende de la cane et immortalise la Tour du Papegault).